Félix Tshisekedi, ces crises dont il pouvait épargner les Congolais

Notre estimé confrère et grand frère Barnabé Kikaya bin Karubi a publié dernièrement sur son blog une tribune intitulée « La vérité finira bien par triompher : Fatshi a expressément créé la crise institutionnelle ». Dans son analyse, ce professeur en sciences de l’information et de la communication tente de démontrer la responsabilité du Président de la République, Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo, dans le dernier clash qui a marqué un coup d’arrêt au bon fonctionnement des institutions après plusieurs précédentes fractions au sein de la coalition au pouvoir FCC-CACH. Tout en conviant le chef de l’État à rejoindre sa stature de garant de la constitution et de la Nation, BKBK lui fait également voir le péril que la situation relevant de sa responsabilité fait courir le pays notamment la fuite des investisseurs et, donc, des capitaux ; et l’hypothèque sur la crédibilité de la RDC qui doit prendre la présidence tournante de l’Union Africaine dès l’année prochaine.

Comment et pourquoi en est-on arrivé là ? Malheureusement, la grande passion qui anime la team présidentielle aujourd’hui, et qui l’enserre plus que jamais dans cette dangereuse posture de chef de faction plutôt que de chef d’État, ne paraît pas lui donner suffisamment de marge de manœuvre pour voir et examiner froidement toutes les dimensions de la situation autres que celle que lui fait miroiter son entourage ainsi la propre conviction qu’il s’en est faite hâtivement. « Un chef ne se nourrit pas d’animaux à une seule oreille », dit un adage bien de chez-nous qui invite à écouter plusieurs sons de cloche avant de se faire une opinion et prendre des décisions.

Aujourd’hui, les consultations qu’il a initiées lui-même est une démonstration du blocage des institutions. Un blocage qui se démontre, notamment, par la non-tenue, depuis trois semaines des réunions du Conseil des ministres, simplement parce que Félix Tshisekedi ne les convoque plus.

Lorsqu’il faut chercher les points de friction à la base de la crise actuelle, les analystes lucides ne se perdraient pas à aller les chercher au sein des institutions. La crise est plutôt politique qu’interinstitutionnelle, et ses protagonistes sont connus.

Quant à savoir qui en est le responsable, la réponse serait difficile à trouver, tant les intentions des uns envers les autres au sein de la coalition au pouvoir diffèrent selon les visées de chacun vis-à-vis de l’autre et de ses propres visées à travers le pouvoir. Il ne reste pas moins que, chef d’une des factions en crise ou pas, Félix Tshisekedi demeure le chef de l’Etat et, à ce titre, c’est à lui que revient la première responsabilité d’assurer et maintenir les équilibres institutionnels nécessaires à la paix et la stabilité de ces institutions.

Il s’observe, cependant, que tout au long de ces deux années de coalition et du ménage au sein des institutions, le Président de la République ne s’est pas toujours montré suffisamment proactif pour prévenir et résoudre certaines frictions. Plus encore, on l’a souvent vu au départ de ces frictions dans une posture de faction pour en découdre avec ceux qu’il accusait (et qu’il accuse encore) de ramer à contre-courant de sa vision.

Dissolution de l’Assemblée nationale : c’est Fatshi qui avait allumé la mèche à Londres

Par exemple, lors de son séjour à Londres après sa prise de pouvoir, c’est Félix Tshisekedi qui décoche le premier fleuret moucheté contre l’Assemblée nationale qu’il promet de dissoudre si « on » lui empêche de réaliser sa vision pour le Congo. Jeanine Mabunda, Présidente de la chambre basse, lui réservera la suite que l’on connaît et l’on sait ce qu’il s’en suivra en terme de froid installé depuis lors dans l’axe UA-Palais du peuple. Si le chef de l’Etat s’en était tenu aux dispositions constitutionnelles qui prévoient les conditions de dissolution de l’Assemblée nationale, rien de tout cela ne se serait produit.

Dans tous les cas, aucune opportunité à l’époque, mais alors aucune, ne justifiait de tels propos.

Ordonnances sur la Gécamines et la SNCC : le ver de l’illégalité était déjà dans le fruit

Bien avant cela, la première passe d’arme entre les deux forces politiques encore en pourparlers en vue d’une coalition est la signature des ordonnances portant mises en place à la Gécamines et à la SNCC. Ici déjà, le Président Tshisekedi commet deux impairs, l’un politique et l’autre juridique. Juridiquement parlant, ces ordonnances violent d’abord la constitution en ce que ces nominations n’ont jamais été débattues en conseil des ministres. La première version diffusée dans les réseaux sociaux ne porte pas le contreseing de Bruno Tshibala, alors Premier ministre d’un gouvernement que le cabinet du chef de l’Etat avait tôt fait de geler pour reprendre les attributions de l’Exécutif. C’est lorsque la clameur publique le révèle qu’on verra une deuxième version portant la signature de Tshibala, mais cela ne résout pas le problème de départ qui est l’absence d’une délibération en conseil des ministres.

Deuxième point sur le plan légal, les mêmes ordonnances transgressent la loi portant statut de l’agent public de l’Etat en ce qu’elles nomment des personnalités bien au-delà de l’âge de la retraite. C’est donc en bon juriste que Wivine Mumba, alors ministre du Portefeuille, va se garder d’en notifier les « heureux » promus.

Au plan politique, la précipitation manifeste de Félix Tshisekedi trahit sa volonté de s’adjuger quelques « bons morceaux » du portefeuille de l’Etat en prévision du partage des responsabilités projeté dans l’accord de coalition. Le camp Cach est, en effet, conscient que c’est le FCC qui détient la majorité au Parlement et, donc, le pouvoir de présider à la direction des affaires de l’Etat.

Ici aussi, Félix Tshisekedi se serait montré serein dans sa stature de Président de la République que cette première crise, qui durera près de deux ans, ne se serait jamais produite.

JM Kabund : ce soldat qui fit descendre le chef de l’Etat de son piédestal de neutralité

L’on peut en dire autant de l’affaire Kabund à l’Assemblée nationale. Une affaire pour laquelle le chef de l’Etat est descendu de son piédestal pour enfiler les bottines Udps afin de sauver son soldat. Le garant de la Nation a, par cette posture, fait le choix de défendre un individu et son parti politique au détriment de son devoir de neutralité dans cette affaire qui se passait bien dans une autre institution hors de sa portée au nom de la séparation des pouvoirs.

Il se serait montré neutre qu’il n’y aurait jamais eu de casse jusqu’à cette ignominie de blocage du siège du Parlement à cause d’un individu, surtout qu’au nom de la coalition, CACH et l’Udps n’avaient pas perdu la Vice-présidence de l’Assemblée nationale.

Lois Minaku et Sakata : le chef de l’Etat pouvait attendre les projets pour jouer son rôle

Toujours par rapport à l’Assemblée nationale, Félix Tshisekedi avait fait le choix de la même posture de faction dans le dossier des lois Minaku et Sakata en jetant sa fonction présidentielle dans la bataille. Un dossier qui concernait le Parlement, institution indépendante, fit alors l’objet d’une communication bien sentie du chef de l’Etat, d’abord à travers un communiqué de son cabinet, ensuite lors d’un conseil des ministres.

Pourtant l’itinéraire d’un projet (ou une proposition) de loi passe incontournablement par le chef de l’Etat pour promulgation. En ce moment-là, celui-ci a la possibilité de renvoyer, dument motivé, le texte au Parlement pour une seconde lecture. Il a également la possibilité de le soumettre à l’avis de conformité de la Cour constitutionnelle avant d’engager sa responsabilité présidentielle.

A la place, Félix Tshisekedi choisira de prendre le parti de la rue pour combattre des textes qu’au bout du compte, nombre de ceux qui les rejetaient n’avaient même pas lu. Il s’en serait tenu à sa posture d’arbitre, attendant le moment d’agir comme chef de l’Etat, que cette tension interinstitutionnelle n’aurait jamais eu lieu.

On ne revient pas sur le dossier Malonda et la CENI dans lequel Félix Tshisekedi aura aussi brillé par l’impatience au profit de la clameur publique à laquelle il a cédé.

Ilunga et Déo Nkusu : le piège de la prestation de serment pour dissoudre l’Assemblée nationale

Plus proche de nous, c’est une question purement protocolaire qui est à la base de l’arrêt quasi-total des institutions. Une « bête » affaire de protocole pour la prestation de serment, mais qui, à tout prendre, aura constitué un piège pour insinuer des crises et justifier l’estocade projetée. En effet, lorsqu’au cours du Conseil des ministres, le Président de la République instruit le Premier ministre et le Ministre des relations avec le Parlement de préparer la prestation de serment des juges constitutionnels litigieux, il sait très bien que cela ne relève pas des prérogatives de ces deux personnalités qu’il cherche là à ravaler au simple rang d’agents de protocole.

Félix Tshisekedi sait également que le Premier ministre n’allait pas se plier à une telle instruction sur un sujet dont le Président de la République connaît très bien son opinion. Et cela depuis qu’il l’avait zappé pour le contreseing des ordonnances concernant les mêmes juges.

Enfin, le chef de l’Etat savait très bien que Sylvestre Ilunga et Déo Nkusu appartiennent à l’exécutif et qu’en cas d’échec de ces préparatifs avec l’Assemblée nationale, il trouverait le prétexte tant suggéré par la clameur publique pour dissoudre cette dernière.

Ce piège n’ayant pas fonctionné, Félix Tshisekedi va alors se rabattre sur son amour propre face à l’absence, à la cérémonie de prestation de serment, des parlementaires FCC et des membres du gouvernement de la même famille politique pour crier à l’affront contre la personne du chef de l’Etat qu’il est. C’est de là que part un ras-le-bol qui culmine avec un message de six minutes débouchant, lui, que des consultations en vue d’ajustements qui ne vont exclure « aucun cas de figure ».

D’un bout à l’autre donc, l’on peut constater que le Président de la République avait bien les moyens de prévenir et résoudre des crises, mais avait pris le choix d’en être protagoniste. Dans bien d’autres cas, il a lui-même été à l’origine des crises. Ce n’est donc pas pour rien que Lisanga Bonganga soutient dans ces diatribes de ces derniers temps que Félix Tshisekedi fait lui-même partie du problème.

Alors Osongo

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